Pourquoi je quitte la route
Je n'ai pas cessé d'aimer la moto. J'ai cessé d'aimer la route. Voici pourquoi ce carnet commence là où s'arrête le bitume.

Pendant des années, la route a été mon terrain de jeu. Un col un dimanche matin, une boucle après le travail, le plaisir simple d’enchaîner des virages. Puis, petit à petit, quelque chose s’est grippé. Je rentrais de balade plus tendu que reposé. Je passais plus de temps à surveiller les autres qu’à profiter du paysage.
Ce n’est pas la moto que je n’aime plus. C’est la route.
Un danger qui ne prend jamais de pause
À moto, on le sait : on est vulnérable. On l’accepte, on s’équipe, on anticipe. Mais il y a une différence entre un risque que l’on gère et un danger omniprésent, qui surgit à chaque carrefour, à chaque dépassement, à chaque sortie de parking.
Une grande part de ce danger vient d’automobilistes qui ne sont plus vraiment là. Le regard sur l’écran, la tête ailleurs, toujours pressés. On grille une priorité parce qu’on n’a « pas vu ». On dépasse sans visibilité parce qu’on a « cinq minutes de retard ». Pour la personne au volant, c’est une distraction. Pour celle qui est sur la moto, c’est une question d’intégrité physique.
Des bulles insonorisées
Les voitures modernes sont devenues des salons roulants : silencieuses, isolées, confortables. C’est agréable pour leurs occupants, mais le résultat, c’est un conducteur coupé de son environnement. Il n’entend plus rien de ce qui se passe autour de lui, ni le moteur qui arrive, ni le klaxon, ni le freinage d’urgence derrière.
Sur la route, une partie de ma sécurité reposait sur le fait d’être entendu. Ce n’est plus le cas.
Tout le monde pour soi
Le problème ne se limite pas aux voitures. Les usagers de la mobilité douce, vélos, trottinettes, vélos électriques rapides, prennent eux aussi des libertés avec le code de la route : feux ignorés, trottoirs empruntés puis quittés sans prévenir, trajectoires imprévisibles. Je comprends leur fragilité, je la partage. Mais quand plus personne ne respecte les règles, plus personne ne peut anticiper personne.
Une législation sans nuance
En Suisse, la route est aussi un terrain juridique miné. Le système est conçu pour être dissuasif, et il l’est : quelques kilomètres-heure de trop au mauvais endroit peuvent coûter une amende salée, un retrait de permis, une inscription au casier. Avec le dispositif Via sicura, certains excès basculent dans la catégorie du délit de chauffard, avec des conséquences qui peuvent bouleverser une vie.
Je ne plaide pas pour la vitesse. Mais rouler en surveillant son compteur plus que la route, avec la sensation que la moindre inattention se paiera au prix fort, ce n’est plus du plaisir. C’est de la gestion de risque, administratif cette fois.
Les motards qui desservent les motards
Il faut aussi le dire : une partie des motards n’aide pas. Les excès de vitesse sur les cols le week-end, les échappements trafiqués qui réveillent les vallées, les dépassements en ligne continue. Ces comportements sont ceux d’une minorité, mais ce sont eux qu’on remarque, et ils décrédibilisent tous les autres. Ce sont eux qui alimentent les fermetures de routes, les contrôles ciblés et le regard méfiant des riverains.
Je ne veux pas être associé à cette image, et je n’ai pas envie de passer mes sorties à la porter malgré moi.
Alors, où aller ?
Ce constat aurait pu me faire ranger la moto. Il m’a plutôt donné envie de regarder ailleurs : là où le bitume s’arrête. Les pistes, les chemins, le tout-terrain. Un monde où l’on roule moins vite, où le défi vient du terrain et non du trafic, où l’on apprend tout à nouveau.
Ce carnet raconte cette migration. L’équipement, les premières pistes, les chutes inévitables et, je l’espère, les progrès. Une longue route, mais hors des rues.